Les conscrits
Étymologie et histoire
Conscrit vient du latin "conscripto" signifiant "inscrit avec". Le conscrit était un jeune homme inscrit sur une liste de recensement et qui partait avec tous les autres jeunes inscrits avec lui sur cette liste.
C'est le 5 septembre 1798 que le Directoire, dont Bonaparte était membre, adopta la loi qui rendait obligatoire le service militaire pour tous les jeunes de 20 à 25 ans. La conscription était née. Cette loi permit à Napoléon de lever des troupes nombreuses et régulières pour combattre les Autrichiens et les Russes.
Après la chute de l'empire, le service militaire ne fut plus obligatoire pour tous. Il y avait un tirage au sort et seuls les jeunes qui avaient tiré un mauvais numéro partaient pour 7 années de service militaire. Si on était riche on pouvait payer un volontaire pour se faire remplacer, car pendant ces 7 années le jeune ne pouvait pas se marier et la ferme paternelle perdait un élément précieux pour les travaux.
Le numéro tiré, bon ou mauvais, était épinglé au chapeau et sur la place de l'hôtel de ville, le conscrit pouvait choisir des rubans de couleur chez un colporteur et les fixer à son chapeau (de couleurs patriotiques ou symboliques, vert : espoir, jaune : fidélité, rouge : courage, amour).
Ce système de tirage au sort disparut d'Alsace en 1872 car dans l'empire allemand la conscription était obligatoire pour tous.
Une fois désigné, le jeune devait se présenter devant le conseil de révision qui se réunissait en général au printemps et qui avait pour but de déclarer les jeunes aptes ou inaptes au service militaire. On était exempté pour trois défauts : pieds plats, déficiences cardiaques et mauvaises vision, mais jusqu'en 1814 (abdication de Napoléon) tous étaient enrôlés sauf les édentés car il fallait pouvoir déchirer les cartouches de poudre avec les dents.
Les jeunes essayaient rarement de se faire exempter car cet examen médical était considéré comme un signe de bonne santé et de confirmation de virilité. Etre exempté signifiait un rejet du garçon par les jeunes filles et on disait de lui qu'il n'était pas vraiment un homme.
A la sortie du conseil de révision, les garçons achetaient à des colporteurs un badge sur lequel on pouvait lire "bon pour le service" ou "bon pour les filles" et l'accrochaient à leur veste.
Au début du siècle dernier, la plupart des métiers étant très physiques, être exempté signifiait être inapte à la plupart des métiers.
De plus on pensait que la discipline militaire, les corvées, les défilés et la vie en caserne aguerriraient les jeunes et leur apprendraient à vivre sans leurs parents et en feraient des hommes.
La conscription était donc un rite de passage important dans la vie des jeunes qui leur ouvrait par la voie de cette "initiation" parfois mortelle, une place précise dans la communauté villageoise et le droit au mariage.
La conscription était aussi marquée par la peur de la mort ou d'un destin peu favorable. Le conscrit pour cette "initiation" et pour affronter toutes ces forces maléfiques se paraît comme un jeune marié, comme s'il se paraît pour aller au devant de sa fiancée, la mort !
Pour passer cette épreuve "initiatique", les jeunes du village s'organisaient dès la Saint-Sylvestre. Ils tenaient une première réunion pour élire leur "comité des fêtes" comprenant le porte-drapeau et le tambour-major. Ce jour là était aussi déployé pour la première fois aux yeux de toute la communauté villageoise le drapeau richement peint aux armes et dates de la classe. D'autres réunions suivaient qui permettaient de répéter leur programme de défilé dansé ou sautillé, de s'initier au maniement du drapeau et de la canne lourde du tambour-major.

Lors des manifestations villageoises, les conscrits portaient le chapeau blanc orné de rubans ou foulards colorés, un pantalon blanc, un gilet ou une chemise blanche et un tablier brodé offert par leur fiancée ou une de leur leurs sœurs.
Dès Carnaval et le Printemps, ils devenaient les organisateurs et animateurs des fêtes villageoises.
Les conscrits passaient alors avec des attelages décorés et de la musique dans toutes les rues du village pour faire une collecte de victuailles (lard, eau-de-vie, œufs, farine, fromage, vin) et d'argent. A leur tête il y avait le porte-drapeau de la classe qui menait les danses ou pitreries.
Personne ne leur refusait un don car les gens se disaient "Il ne faut rien refuser à ceux qui risquent peut-être de laisser leur vie pour la Patrie !"
Après ces collectes, le groupe de conscrits choisissait une auberge du village qui devenait alors pour quelques jours le quartier général de la future classe incorporée.
Là, de grandes beuveries et d'énormes gueuletons se succédaient. Entre temps on avait aussi cherché les filles du village pour les inviter à danser et à participer à la fête.
Avant de partir au service militaire, le conscrit offrait les plus beaux rubans à sa fiancée ou à sa sœur qui en ornait alors son rouet ou le bas d'un de ses jupons.
La conscription a profondément marqué la vie quotidienne d'autrefois en tant que rite de passage vers la vie d'homme adulte. Dans presque toutes les auberges villageoises on pouvait voir aux murs des photos encadrées de classes de conscrits posant pour la postérité devant leur drapeau.
Dans beaucoup de villages, les fêtes des conscrits ont gardé une certaine importance jusqu'à la fin de la guerre d'Algérie en 1962. Après ces hostilités, comme le pays était entré en paix, la fête des conscrits a perdu de son importance car elle n'était plus liée à des angoisses collectives. De plus l'incorporation systématique d'une classe d'âge a cessé en 1996. Les derniers conscrits ont fêté "la quille" en 2002 soit plus de deux siècles après le vote de la loi instituant la conscription.
Eteinte depuis 12 ans, la tradition a revu le jour en 2010 sous l'impulsion des jeunes filles et hommes de la classe 1992. Elle a connu un franc succès, aussi bien auprès des jeunes que des villageois. Ces derniers, ravis de voir cette fête traditionnelle restituée, ont participé de bon cœur à la quête organisée par les jeunes gens. Pré-conscrite en 2010, la classe 1993 assure à nouveau la tradition en 2011.


